« Je menais une vie tranquille et paisible. Nous avions loué une maison, où nous nous réunissions en famille. En un jour et une nuit, je suis devenue une mère déplacée, qui doit aujourd’hui composer avec des responsabilités accrues et des difficultés insupportables. La personne que j’étais me manque. Mon ancienne vie me manque. »
Au sein du complexe médical Nasser, dans la ville de Khan Younis, Nihad Abu Habel, 30 ans, mère de quatre enfants dont le plus jeune est âgé de 10 mois, est contrainte de vivre sous une tente depuis qu'elle a échappé à la mort et aux bombardements à Jabalya.
« Au cours des 13 premiers jours de la guerre, nous nous sommes déplacés dans quatre endroits différents. Chaque fois que nous arrivions quelque part, une maison voisine était prise pour cible. La situation devenait très dangereuse et risquée et j'ai voulu évacuer les lieux.
Mon mari a refusé. La plupart des hommes de ma famille ont également refusé de quitter leur maison, mais je voulais protéger mes enfants et j'ai dû prendre une décision difficile : j'ai quitté la zone seule avec mes quatre enfants », a-t-elle déclaré.
Selon les derniers chiffres de l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), plus de 1,3 million de personnes vivent dans des abris de l'ONU, soit plus de quatre fois plus que leur capacité d'accueil.
Ceux-ci étant surpeuplés, d’autres personnes sont forcées de vivre dans des écoles publiques, des cliniques et des hôpitaux. Selon les données de l'ONU disponibles, plus de 1,9 million de personnes sont déplacées par la guerre.
Avec la famille de Nihad, environ 30 000 personnes se trouvent dans le complexe médical Nasser.
« L'évacuation a été très difficile pour moi. J'ai préparé de petits sacs pour mes enfants et un autre pour moi, que je pouvais à peine tenir, car je portais aussi mon fils cadet et son transat. Je suppliais les gens sur notre chemin de porter quelques affaires et de m'aider jusqu'à ce que j'atteigne le centre médical. J'ai été choquée lorsque je suis entrée ici. On ne m'a rien donné, ni à moi ni à mes enfants. Des gens m’ont prise en pitié parce que j'étais seule et m'ont donné cette tente et un matelas pour nous cinq. Il fait très froid la nuit, très chaud le jour et je ne pouvais m’éloigner parce que j'étais seule. J'avais peur, non seulement des bombardements, mais aussi sous le poids de la responsabilité. »
« Le plus difficile ici est l'utilisation des toilettes. Même si nous ne mangeons pas beaucoup, nous avons besoin d’aller aux toilettes. Nous n'y sommes allés que deux fois en quatre jours et cela nous a pris de 30 à 60 minutes. Je dois également accompagner les enfants et attendre pour les aider, car c'est très sale et risqué. Mon mari nous a rejoints il y a une semaine, maintenant je lui demande d'accompagner les garçons. » Quant à Nihad, elle n'a pris qu'une seule douche en 40 jours et a dû faire la queue pendant deux heures. Elle était très écœurée par la situation et s'est sentie extrêmement déprimée.
Elle est bien loin de son ancienne vie où, bien que mère de jeunes enfants très occupée, elle pouvait encore profiter de son temps libre.
« Chez moi, j'attendais que tout le monde soit sorti de la maison, à l'école ou au jardin d'enfants, pour profiter de moments de paix. Je me préparais une tasse de café et je profitais de la tranquillité. C'était le temps dont je considérais qu’il m’appartenait. Aujourd'hui, je n'ai plus le luxe d'avoir du temps pour moi. Cela affecte également ma personnalité. Je suis devenue très lunatique et en colère. Il y a quelques jours, mon mari et moi avons eu une discussion très dure à propos de quelque chose d’insignifiant, mais je ne l'ai pas supporté. J'ai explosé, j'ai pleuré, j'ai crié, j'ai quitté la tente et je suis sortie dans la rue autour de l'hôpital pour pleurer toute seule dans la nuit.
Ce furent deux heures de mon temps. Du temps pour moi pour pleurer. »
« Dans notre communauté, les mères sont toujours tenues de s'occuper des enfants, de faire le ménage et bien d’autres choses. Et il n’en est pas autrement ici, sous la tente. C'est même pire. Mes enfants ont beaucoup changé. Ils sont surtout en colère, déçus et tristes. Et sous le coup de l’émotion, ils mangent beaucoup, mais nous ne pouvons pas leur fournir la nourriture dont ils ont besoin.
De plus, en raison du manque d'électricité, d'eau et de nourriture, j'ai dû effectuer de nombreuses tâches qui ne m’incombaient pas auparavant. Je lave maintenant les vêtements à la main, je cuisine au feu de bois et j'ai parcouru de longues routes pour atteindre des vivres.
La douleur émotionnelle est une chose, la douleur physique en est une autre. Il m'arrive de ne pas pouvoir dormir à cause de douleurs musculaires et dormir sur un matelas avec quatre enfants est très fatigant. »
Les enfants ont très peur pendant les bombardements.
« Quand j'ai peur, je serre ma mère dans mes bras. Avec elle, je me sens en sécurité », a déclaré Yazan, le fils de Nihad. Nihad a ri en l’entendant parler.
« Ils m'attrapent tous les quatre et me serrent dans leurs bras à tel point que je ne peux plus respirer. Parfois, j'ai moi aussi envie de serrer quelqu'un dans mes bras, de pleurer et d'exprimer ma peur, mais je ne peux pas, car ils s'effondreraient. »
Même avant la guerre, Nihad avait connu de grandes difficultés.
« La situation économique de ma famille est très difficile. J'ai été mariée à l'âge de 15 ans. Un mariage très précoce. Je n'ai pas eu accès à l'éducation ni à une carrière. Parfois, je regrette d’avoir manqué d’opportunités quand j'étais jeune, j'aurais peut-être pu mieux soutenir ma famille avec des ressources financières. Mais pour l'instant, tout ce que je souhaite, c'est que cette guerre prenne fin, que mes enfants grandissent en paix et qu'ils vivent une vie décente. »
Nous avons demandé à Nihad pourquoi elle ne souhaitait rien pour elle-même.
Elle a répondu en riant : « Je veux retrouver du temps pour moi, vivre dans des conditions dignes, et je veux une douche et un bon repas. »
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