« Le bruit des portes qui se ferment a probablement été le son le plus fort que j'ai jamais entendu »
Nous sommes en 2014, au Soudan du Sud. La plus jeune nation du monde est déchirée par les conflits. Et comme d’habitude, les civils sont piégés au milieu. Des villages sont détruits, des hommes arrêtés, des femmes et des filles violées. Des centaines de milliers de personnes fuient.
Ken Payumo est responsable du complexe de l’ONU à Bor, une ville stratégique au nord de la capitale. Le complexe abrite 12 000 personnes qui ont fui les affrontements. En face du bâtiment, Ken regarde un représentant du gouvernement s’avancer, accompagné d’environ 80 hommes armés.
Ils veulent savoir si les personnes à l’intérieur sont pro-gouvernement ou soutiennent les rebelles. Ils veulent entrer dans l’enceinte.
Ken doit prendre une décision difficile.
CLIP AUDIO - Ken Payumo, responsable du complexe de l’ONU à Bor : « C’est quand les soldats ont commencés à passer devant moi. Et c’est à ce moment-là que j’ai ordonné la fermeture des portes de l’enceinte. »
Il fait savoir au groupe armé qu’ils sont les bienvenus mais qu’ils doivent laisser leurs armes à l’extérieur. Cette proposition ne semble pas les satisfaire. Alors que les soldats tentent de passer, Ken ordonne la fermeture des portes du complexe, ce qui le laisse seul, à l’extérieur, seul, sans arme.
La décision de Ken a été prise en un instant. Mais ses origines remontent à des années dans le passé et dans le monde entier.
À l’automne 2008, la longue guerre civile qui déchire le Sri Lanka entre dans sa phase finale. Le gouvernement lance une large offensive contre les rebelles dans le nord du pays. Les autorités avertissent qu’elles ne peuvent pas garantir la sécurité du personnel des Nations Unies dans cette zone de guerre.
Les dirigeants de l’ONU ont un choix difficile à faire.
Le danger est réel. En novembre 2007, les bureaux des Nations Unies situés dans la zone sécurisée ont subi des dégâts du fait des bombardements gouvernementaux. Et les attaques ont augmenté en intensité. Pour assurer la sécurité du personnel, les Nations Unies ont pris la décision d’évacuer les zones contrôlées par les rebelles.
Cette décision fait partie des nombreuses qui ont été examinées à la suite du conflit. Les critiques disent que le retrait de l’ONU a ouvert la voie à une attaque militaire sans merci dans laquelle des dizaines de milliers de civils ont été tués, sans que personne n’en ait été témoin.
Une enquête interne sur les actions de l'ONU a reconnu l'engagement des employés de l'ONU, du personnel international et des ressortissants sri-lankais, qui ont travaillé avec détermination dans des circonstances difficiles. Mais le rapport a identifié un certain nombre de « défaillances systémiques. »
Sous la pression du gouvernement et face à la menace d’expulsion, certains membres du personnel de l’ONU étaient réticents à faire la lumière sur l’augmentation du nombre de victimes civiles. Afin de préserver leur capacité à poursuivre le travail humanitaire dans le pays, le personnel des Nations Unies s’est retenu de parler avec force.
CLIP AUDIO - Ban Ki-moon, ancien Secrétaire général des Nations Unies : L'incapacité des États membres et des Nations Unies à prévenir et à faire cesser les violations massives des droits de l'homme a eu des conséquences désastreuses. Un examen interne de l'action des Nations Unies à la fin de la guerre au Sri Lanka a mis en évidence un échec systémique. Les États Membres n’ont pas fourni au système des Nations Unies l’appui nécessaire pour s’acquitter de la tâche qu’ils avaient eux-mêmes fixée. Et malheureusement, le système lui-même ne s’est pas adapté correctement ou n’a pas été totalement opérationnel. J'ai l'intention de faire davantage pour aider les États membres à parvenir rapidement à un consensus pour prévenir les violations à grande échelle, et je suis en train de mettre en œuvre des recommandations pour que le système des Nations Unies assume ses responsabilités en vertu de la Charte.
Tout en reconnaissant la difficulté de faire des compromis dans de telles circonstances, l’ONU a promis que les erreurs commises au Sri Lanka ne seraient jamais répétées.
L'initiative "droits humains avant tout" lancée par Ban Ki-moon en 2013 est issue de cet engagement pour veiller à ce que la protection des droits de l'homme soit au centre de toute action des Nations Unies et comprise comme relevant de la responsabilité de tout le personnel des Nations Unies.
CLIP AUDIO - Kyung Wha Kang, ancienne sous-secrétaire général aux affaires humanitaires : « Je pense que l'initiative « droits humains avant tout » est un moyen très efficace de provoquer un changement culturel, tant au niveau du siège que sur le terrain. Protéger les personnes des violations des droits de l’homme est une responsabilité primordiale pour nous tous, qu’il s’agisse des droits de l’homme, de l’aide humanitaire, du développement, de la paix et de la sécurité. C'est un mandat fondamental, et je pense que cela nous rapproche de cette idée originale des Nations Unies. »
« Les droits humains avant tout » établit comme impératif pour le personnel des Nations Unies de prendre des mesures opportunes et efficaces pour prévenir et répondre aux violations graves des droits de l'homme ou du droit humanitaire.
L’initiative met en avant trois types de mesures pour rendre ce changement possible :
Le successeur de Ban Ki-moon a poursuivi et renforcé cet engagement. "Les droits de l'homme doivent être intégrés dans l'action des Nations Unies à tous les niveaux", a déclaré António Guterres lors d'une allocution devant le Conseil des droits de l'homme de l’ONU. « C'est ce à quoi travaille - dans l'esprit de « Les droits humains avant tout » - pour que la défense et la promotion des Droits de l'homme soient au cœur de tous les efforts des Nations. »
Ce n'est qu'un mois après le lancement de l'initiative « Les droits humains avant tout » que Ken Payumo s'est retrouvé face à un groupe d'hommes armés exigeant l'entrée dans la base de l'ONU à Bor, au Soudan du Sud. Beaucoup de pensées traversèrent son esprit alors qu'il entendait le bruit sourd des portes fermées derrière lui.
CLIP AUDIO - Ken Payumo : « Je n’y ai pas beaucoup pensé sur le coup mais après j’ai eu du temps pour y réfléchir. J’ai dit au revoir à tout. Je ne savais pas ce qui allait arriver et j’ai juste dû prendre une décision interne de ce qui était une priorité à l’instant T. Les milliers de personnes que nous tentions de protéger me sont apparues comme la priorité. »
Avec le recul, Ken se souvient d'avoir pensé à l'initiative « Les droits humains avant tout ». Il pensait surtout au devoir qu'il avait envers les 12 000 personnes venues à l'ONU en quête de sécurité. Il a pensé à l'engagement de l'ONU envers tous les Soudanais du Sud et envers les peuples du monde entier.
« Nous avions tous ces gens qui dépendaient de nous, selon l'ONU, à l'intérieur de l'enceinte », dit-il. « C'était leur dernier refuge. Il n'y avait nulle part ailleurs. Ce point n'était pas négociable. »
Après beaucoup de va-et-vient, les soldats ont compris que Ken ne reculerait pas. Ils ont grimpé dans leurs véhicules et sont partis.
CLIP AUDIO - Jan Eliasson, ancien Secrétaire général adjoint : Dans le cas du Soudan du Sud, sans l’initiative « Les droits humains avant tout », je ne pense pas que nous aurions pu demander à notre personnel dans le pays d’ouvrir les portes de nos différents locaux. Nous l’avons fait et cela a sauvé des milliers et des milliers de vies. Je pense que c’est une situation qui a été gérée dans l’esprit de cette initiative. « Je suis fatigué de toujours dire jamais. Si vous continuez de répéter jamais c’est déjà que vous admettez l’échec. Nous devons être sérieux à ce sujet. »
À l’occasion du 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, l’ONU célèbre les progrès réalisés en matière de droits de l’homme dans le monde entier. Dans le même temps, il est clair que la promesse de la Déclaration doit encore être pleinement réalisée. Trop de personnes font encore face à des violations - voire à un déni complet - de leurs droits.
Pour l'ONU, il y aura beaucoup plus de choix difficiles. Mais l’organisation s’est engagée à respecter l’esprit de l’initiative relative à la Déclaration et aux droits de l’homme. L'objectif est clair et non négociable : garantir à chacun une vie sans besoin et sans peur.
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