Dans les campagnes cubaines, des femmes sont en train de révolutionner le système agroalimentaire.
Mis en œuvre par le ministère cubain de l’Agriculture et le PNUD avec un financement de l’Union européenne, le projet ALASS permet de suivre des formations, de bénéficier d’un soutien et d’accéder à des technologies. Grâce à ce projet, des femmes cubaines sont en train de créer des réseaux locaux plus viables, plus sains et plus équitables en développant l’élevage à petite échelle, en faisant pousser des fruits et légumes sans recourir à des engrais de synthèse ou à des OGM, et en veillant à préserver un équilibre écologique.
Leydi, Bellita, Marlene, Caridad et Diosmara montrent que l’avenir de l’alimentation à Cuba se cultive au féminin.
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Leydi, éleveuse de petit bétail à la finca Cacique, à Placetas
Lorsque Leydi et son mari ont acheté leur exploitation, celle-ci était couverte d’acacias de Saint-Domingue, une espèce d’arbuste envahissante. Ils n’avaient alors ni eau ni animaux. « Petit à petit et avec beaucoup de passion, nous avons construit cet endroit », raconte Leydi.
Située dans la commune de Placetas, la ferme de Cacique est devenue un haut lieu du projet ALASS. En y intégrant de la technologie et en participant à des programmes de formation, Leydi a réussi à diversifier et à augmenter sa production animale. Elle élève aujourd’hui des moutons, des chèvres et des lapins sur des terres devenues productives et pleines de vie.
Alors qu’elle donne à manger à ses lapins, elle rappelle que toutes les personnes qui travaillent à la ferme font partie de la famille et que toutes, hommes ou femmes, effectuent les différentes tâches. Leydi reconnaît qu’elle a dû apprendre à tout faire. « Je suis plutôt audacieuse », s'amuse-t-elle, avec un sourire qui reflète sa confiance acquise au fil des années.
S’agissant des difficultés liées à la vie à la campagne, elle est catégorique. « Le conseil que je donnerais à d’autres femmes, c’est qu’elles peuvent le faire », assure-t-elle. « Donc, mesdames, n’ayez pas peur. »
Leydi est fière de ce qu’elle a construit de ses mains avec sa famille. « J’aime me lever le matin et voir le fruit de ce travail acharné. »
Delfina (Bellita), présidente du Conseil populaire de Remate de Ariosa, à Remedios
Elle s’appelle Delfina, mais tout le monde l’appelle Bellita. Née dans une famille valorisant le travail et la résilience, elle a obtenu un diplôme d’infirmière puis a travaillé dans plusieurs hôpitaux. Retournée ensuite à Remate de Ariosa, dans la commune de Remedios, elle a été élue présidente du Conseil populaire, (l’instance gouvernementale locale). Un poste qu’elle occupe depuis 23 ans. Tous les jours, elle parcourt la ville à l’écoute des problèmes des habitants et s’attache à les résoudre.
L’un des projets dont Bellita est la plus fière s’appelle « Mujeres con Alas [des femmes avec des ailes] », un groupe d’agricultrices dont elle assure la coordination. Le groupe est né d’un constat évident : « Certaines femmes sont trop dépendantes de leurs maris. »
La tâche n’a pas été facile. Après le passage de l’ouragan Irma en 2017 et la pandémie de COVID-19 qui a suivi, elle en est venue à penser qu’elle ne pouvait pas toute seule résoudre les problèmes trop importants de la ville et a même songé à déménager. « Mais tout le monde était contre… Personne ne voulait que je parte. Puis est arrivé le projet ALASS », explique-t-elle. Le soutien apporté par le projet lui a donné l’élan nécessaire pour se consacrer à nouveau à son travail.
Grâce à ALASS, Bellita a dirigé des programmes de formation aux questions de genre et prodigué des conseils sur l’élevage à petite échelle. Les femmes qui ont participé à Mujeres con Alas ont maintenant les connaissances et les ressources nécessaires pour développer leur production animale, maraîchère et fruitière, et gagner ainsi en autonomie à la fois pour elles-mêmes et pour leurs familles. « Aie confiance en toi », lance Bellita. « Les femmes peuvent faire ce qu’elles veulent. »
Elle continue de parcourir la ville tous les jours en disant avec un sourire : « Ma meilleure tenue, c’est la confiance que je dégage. »
Marlene, productrice à la ferme organoponique Che Guevara, à Santa Clara
À Santa Clara, Marlene et ses collègues poussent un chariot rempli de légumes frais cultivés à la ferme organoponique Che Guevara − un système d’agriculture urbaine emblématique de Cuba. Avec le soutien d’ALASS, elle a réussi à remettre sa ferme sur pied.
« J’ai eu l’idée de lancer un petit projet pour voir comment des femmes pourraient subvenir aux besoins de leurs familles sur un hectare de terre », se souvient Marlene. Cette vision l’a amenée à relancer la ferme, qui fournit désormais des produits frais à des garderies, à des hôpitaux et à des personnes vulnérables. « Ce projet nous a vraiment aidées à prendre notre envol », explique-t-elle.
Poussée par le rêve d’améliorer la vie d’autres femmes, Marlene a embauché des mères célibataires et des retraitées. Grâce à ALASS, la ferme dispose désormais de meilleures infrastructures, de technologies plus avancées et de programmes de formation de qualité. Elle explique que dans les années 1990, de nombreuses travailleuses faisaient partie de brigades agricoles qui vendaient leurs produits directement aux consommateurs. Perpétuer cette tradition est important encore aujourd’hui pour garantir un accès à des produits alimentaires cultivés localement et pour renforcer l’économie locale. Marlene résume ainsi l’expérience : « Partout où il y a une femme, il peut y avoir une entreprise. »
Elle fait preuve d’un optimisme et d’une résilience inébranlables malgré les difficultés rencontrées. Le groupe prévoit maintenant d’élargir ses activités et de commencer à commercialiser une gamme de semences. L’objectif des membres est de créer une marque qui associe leurs produits à la communauté et qui laissera un héritage à leurs familles.
Marlene insiste sur le fait que les prix sont équitables et raisonnables, conformément aux principes qui sous-tendent le travail de la ferme et sa promesse envers la collectivité.
Caridad, fromagère à la ferme Las Margaritas, à Camajuaní
« J’ai appris à faire du fromage avec ma mère quand j’étais petite », se souvient Caridad. Aujourd’hui connue pour ses fromages artisanaux primés, elle est un exemple de réussite entrepreneuriale au féminin en milieu rural.
Caridad travaille sur son exploitation, Las Margaritas, un centre de sélection génétique situé près de la commune de Camajuaní. La ferme élève et vend des chèvres Saanen, une race connue pour produire du lait en abondance. Quand il y a un excédent, Caridad fabrique du fromage avec ses filles et son mari : « Mon mari s’occupe de la traite, puis m’apporte le lait que je filtre, pasteurise et refroidis. Je découpe ensuite le caillé, puis mes filles font le fromage comme je leur ai appris. »
Grâce au projet ALASS, Caridad a pu se former auprès de maîtres fromagers étrangers. « Avec ces nouvelles méthodes, on va beaucoup plus loin », explique-t-elle. L’équipe du projet a également fourni des moyens à Caridad pour pouvoir élever plus de chèvres et l’ont mise en relation avec d’autres agriculteurs, ce qui lui a permis d’élargir son réseau de contacts et de trouver de nouveaux débouchés.
Elle essaie maintenant de fabriquer plus de fromage pour pouvoir diffuser ses produits dans le secteur du tourisme, tout en partageant ses connaissances avec d’autres femmes qu’elles encouragent à atteindre leurs objectifs : « Je leur dis que les rêves se réalisent souvent. Cela peut sembler difficile parfois, mais je crois qu’en mettant de la passion et de la rigueur dans tout ce que vous faites, vos rêves peuvent devenir réalité. »
Chaque fromage produit à Las Margaritas porte en lui l’histoire d’une famille qui travaille main dans la main, une tradition transmise de génération en génération, et la détermination d’une femme qui transforme son savoir-faire en nouvelles opportunités.
Diosmara, la reine de l’ananas, productrice de fruits à la ferme Las Pascuas, à Sancti Spíritus
On l’appelle la reine de l’ananas, mais son vrai nom est Diosmara. Sa renommée n’a rien d’un hasard : la quantité et la qualité des ananas que Diosmara parvient à produire justifient amplement ce surnom qu’elle porte avec fierté. « Je pense que je suis la reine de l’ananas parce que je mets tout mon cœur dans chacun d’entre eux », s'amuse-t-elle.
Il y a quinze ans, elle a planté 5 000 premiers ananas sur son exploitation, Las Pascuas, à Sancti Spíritus, et elle n’a cessé d’innover depuis. Aujourd’hui, elle produit des fruits certifiés biologiques, qu’elle fertilise avec du compost fabriqué sur place. « Je ne suis jamais revenue aux engrais chimiques », dit-elle.
Économiste et ingénieure agronome de formation, Diosmara allie théorie et pratique : elle travaille avec des chercheurs de l’École des sciences agricoles de l’université de Cierro de Ávila. Elle a transformé sa ferme en salle de classe à ciel ouvert pour les jeunes.
Pour Diosmara, la diversification est un mode de vie. « Je vends tout ce qui est produit sur cette exploitation : des fruits frais, du bœuf et de la viande provenant de petits animaux, du lait, des bananes plantains de qualité supérieure et parfois du manioc », explique-t-elle. Le soutien d’ALASS lui a permis d’élargir sa production animale grâce à de nouveaux outils et à une formation qui produisent déjà des résultats tangibles.
Elle explique fièrement qu’il y a des moments où elle est la seule à travailler à la ferme. « Mais cela ne m’arrête pas. Ce qui définit votre vie, c’est ce dont vous êtes capable.
Je pense qu’il y a beaucoup de femmes comme moi partout à Cuba, mais nous n’en avons tout simplement pas encore entendu parler. »
Les Nations Unies ont désigné 2026 comme l’Année internationale des femmes agricultrices afin de reconnaître la contribution essentielle des femmes aux systèmes agroalimentaires.
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